La boîte à chaussures - Isabel Marant

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La boîte à chaussures

La boîte à chaussures - Isabel Marant

C’est le printemps !  Les arbres sont en fleur, les oiseaux gazouillent, le ciel est bleu !  Fini les gros chandails qui grattent, le rhume qui vous attaque le cerveau et les pyjamas en pilou ! À nous, les robes légères, les jambes bronzées, les dîners en terrasse et les balades pieds nus sur les plages.

C’est ce que je me dis chaque année aux environs du mois de mai pour me donner du courage. Car la priorité quand l’hiver nous fait ses adieux, c’est de passer au grand nettoyage ! La maison a besoin elle aussi de se mettre au vert et un grand ménage s’impose !

On sort les matelas dans le jardin pour les faire respirer, on lave les couvertures, les couettes et les oreillers, on range dans des sacs zippés les vêtements chauds et on en profite pour faire le tri des petites choses que l’on a conservées durant l’année et qui ne nous servent absolument à rien. À la poubelle, les prospectus inutiles qui nous font rêver de destinations paradisiaques où nous n’irons jamais. Ou encore les bibelots achetés trois dollars six sous au marché du coin et qui nous encombrent. Ouste ! Du balai !

J’ai décidé de m’y mettre ce matin. Les enfants sont partis à la pêche avec leur papa. J’ai enfin la maison pour moi toute seule.  Aspirateur, chiffons, seau, éponges et détergent, tout est prêt. Allez, un peu de musique pour me donner de l’entrain et en route pour le dépoussiérage !  

Alors qu’à grand-peine, j’arrive au dernier étage après avoir lessivé la buanderie, les chambres, les sanitaires, la cuisine et le salon, je m'assois sur les marches pour faire une pause bien méritée. Rêvassant à nos prochaines vacances, j’entends au rez-de-chaussée le téléphone sonner. Je descends quatre à quatre les escaliers au risque d’y laisser une jambe, pour répondre au téléphone, essoufflée. C’était mon patron qui appelait de Singapour et avait oublié d’appeler l’entreprise de livraison de colis, dont je trouverai le numéro sur son bureau. Un colis urgent attendait à l’agence et il fallait absolument qu’il soit envoyé au plus tard ce soir. Je n’avais que ça à faire comme vous pouvez l’imaginer ! Bref, comme je suis plutôt conciliante, j’ai dit oui.

Mais d’abord, je devais attaquer le grenier ! Un peu de tri ne serait pas inutile. Il y avait tellement de choses qui traînaient ici depuis des lustres, que nous ne souvenions même pas de ce que nous y avions entreposé.

Après avoir ouvert la porte, j’ai d’abord eu du mal à m’habituer à la pénombre. J’étais pressée de trouver l’interrupteur. Ce n’est pas le genre d’endroit où l’on aime faire du surplace dans l’obscurité. À moins de s’appeler Dracula ou Spiderman. Ce qui n’est pas mon cas. Ouf, la lumière !

Au milieu des meubles qui ont passé l’âge, des parasols, des outils, des valises pleines de vestes en piteux état que l’on garde par compassion,  j’ai du mal à me frayer un passage. Mais je suis tenace alors je me faufile  entre les boîtes, en ayant soin d’éviter de m’accrocher aux toiles d’araignées, pour aller droit vers mon coin préféré. Au fond de la pièce, un énorme coffre en bois, dont la peinture craquèle d’avoir trop vécu, trône entre des chaises de cuisine décapées et un vieux sommier à lattes.

Et si je m’aventure à y plonger mes mains, je sais que le temps va s’arrêter. Car cette caisse, qui n’a de valeur que pour moi, regorge de trésors que j’ai enfouis ici lors de mon adolescence. Des poupées sans bras, des peluches éventrées, des cahiers aux pages chiffonnées, une robe de princesse qui sent la naphtaline, une collection de cartes postales, de vieux bouquins de classe. Et,  tout au fond, là où l’on n’ose pas aller de peur d’y laisser les doigts, une petite boîte en fer, mal fermée, qui contient tous les fabuleux secrets qui ont bercé mon enfance.

Et là, durant de longues minutes, je découvre pour la centième fois des objets insolites et tellement précieux quand on est enfant : une barrette dorée que ma mère m’avait offerte pour coiffer mes cheveux toujours en bataille, une feuille pliée en mille où des mots d’amour sont écrits en rouge (je me souviens qu’il s’appelait Rémi), un bracelet en toc couvert de strass, que j’avais acheté avec mon argent de poche dans une vente de garage, des crayons de couleur mal taillés et une trousse à couture brodée, où j’enfermais mes rubans et mes scoubidous…

Une porte a claqué ! Ils sont rentrés.

Adieu les souvenirs. Bonjour les éclats de voix et les pas bruyants de mes adorables enfants. Et mon mari qui me cherche partout pour me montrer les exploits des enfants : un brochet et une truite que je vais devoir écailler, vider, laver et… cuisiner !

Enfin, je vais pouvoir jouer à la maman !